Géopolitique des ressources 03 - 10 (cours 1)



Du coltan brut, si rare.
Last call, Doctor-Gus, Deviantart.


Dans l’idéal, vérifier avec un ouvrage général si nous sommes au clair sur la notion de « géopolitique ». Pour le reste, on peut davantage lire par intérêt (pétrole, eau, agriculture, …) et se repérer avec les exemples emblématiques.


Introduction : qu’est-ce que l’analyse géopolitique des ressources ?

Pour Yves Lacoste, la géopolitique est une analyse des rivalités de pouvoir qui prennent une dimension territoriale. Ces conflits prennent place dans l’espace et ont aussi parfois pour enjeu l’espace lui-même. L’espace est souvent à la fois le lieu du conflit et son enjeu. Le territoire est un espace contrôlé et l’espace est une étendue qui sert de support à la vie des hommes. Vu comme cela, c’est simple.
Historiquement on constate que la géopolitique a longtemps été bannie au XX° siècle, aujourd’hui en revanche, tout le monde en fait. La géopolitique est née en Allemagne et son corpus a surtout servi à l’expansion nazie. La France après la Seconde Guerre Mondiale a donc bannie cette science d’expansion. Ce n’est pas totalement faux, cette science à peine née, elle fut captée par les politiques pour devenir une science de l’action, censée guider les politiques et leur donner des outils, on parle de dimension praxéologique de la géopolitique. Ce risque de toujours basculer dans l’aide à des services particuliers est un premier risque. Second risque, celui de vouloir trop se détacher du politique, de faire de la géographie physique et d’en tirer des déterminismes sociaux. Par exemple, un pays enclavé n’a pas de mer, donc il ne participe pas au commerce mondial, donc il va devenir pauvre. Autre exemple, dire que la raréfaction en eau va créer des conflits. Dans certains cas oui, dans d’autres la raréfaction a donné lieu à des négociations qui ont rapprochées des peuples humains.
Là où la géopolitique est intéressante, c’est lorsque l’étude d’une société donnée pousse à se questionner sur la manière dont cette société va agir face à un environnement géographique particulier. Il faut donc avoir une bonne connaissance des faits physiques mais étudier dans plusieurs sens, comment une société s’est emparée de ces faits physiques.
Il faut cesser de penser que la géopolitique va donner des solutions. Pourquoi Israël et la Palestine ne s’entendent pas sur la gestion en eau ? Non pas parce qu’elle est rare, mais parce que les deux pays ont un lourd passif.
Autre réflexion, les schémas que donne la géopolitique ne sont pas des schémas intemporels et reproductibles partout. On ne peut généraliser les schémas géopolitiques, on doit toujours trouver les particularités qui font la spécificité de chaque cas. Ainsi, on ne peut se contenter d’étudier uniquement l’échelle locale ou uniquement les relations internationales. De même, que l’échelle temporelle en géopolitique ne doit pas se limiter à quelques jours et encore moins à un évènement. Ensuite il faut confronter les faits aux représentations, aux discours qui vont avec ces représentations, aux pratiques, … On ne peut donc être spécialiste de tout en géopolitique, souvent, il faut se spécialiser.
Yves Lacoste a publié L’affaire des digues du fleuve Rouge, pour résoudre deux discours contradictoires, celui du Nord-Vietnam déclarant que les Américains bombardaient les digues du fleuve Rouge pour noyer les Vietnamiens, et celui des Américains niant se cibler sur le fleuve Rouge. Dans les faits, Yves Lacoste constate que les tirs américains sont concentrés dans le bas du delta. C’est dans cette région que les dégâts seront les plus importants d’un point de vue matériel et aussi humain. Il étudie ensuite le haut delta Ouest et le haut delta Est et constate que les Américains lâchent des bombes systématiquement sur la rive concave (celle où vivent les Vietnamiens). Quand il regarde précisément où tombent les bombes par rapport à la digue. Elles tombent sur la digue (la brise et noie les villages alentours) ou derrière la digue (ce qui revient au même, mais prend quelques jours). Lacoste a donc bien étudier plusieurs échelles géographiques pour développer ses hypothèses.
Suite à son étude contestée, Yves Lacoste publiera son papier « La géographie sert d’abord à faire la guerre ».


I.                   Pourquoi une géopolitique des ressources naturelles ?

Un propos commun tend à dire que les ressources naturelles se raréfient et en conséquence serait la cause majeure de plusieurs conflits.

1.      Vers une « nouvelle » rareté des ressources naturelles ?

En 1972 est remis au club de Rome le rapport Meadows, Halte à la croissance, qui pour la première fois annonce un horizon catastrophique du point de vue des ressources vers 2100. Les causes sont rejetées sur les pays à forte croissance démographique : trop de bouches à nourrir. C’est une vision très malthusienne. Ce rapport a été mis au placard surtout suite au choc pétrolier puisqu’on a répondu à cette crise en cherchant de nouvelles ressources et en sécurisant (pour les pays du Nord) les systèmes d’alimentation en ressources. Du coup, pendant 30 ans, la question des ressources naturelles a été ignorée et enterrée.
Au début des années 2000, le sujet retombe. En effet, les prix des ressources décollent parce que les conditions d’extraction de ses ressources deviennent plus onéreuses mais aussi suite à la privatisation de ce marché. De même, le comportement des acteurs financiers sur le marché fait qu’on achète des produits dérivés des matières premières ce qui déconnecte le lien entre la récolte de café qui est bonne, et les prix qui montent. Donc les risques d’achat sont plus grands et la spéculation s’accentue. Pour les pays du Nord c’est ennuyeux puisque leurs entreprises de transformation sont pénalisées.
De plus, depuis 2000, les pays du Nord sont très demandeurs de matériaux spécifiques : les minerais rares, utilisés dans la miniaturisation des composants électroniques. Hors jusqu’alors c’étaient les USA qui fournissaient certains de ces minerais rares, mais ils ont fermé leurs exploitations qui étaient trop dommageables pour l’environnement. Aujourd’hui, les terres rares sont principalement dans les pays du Sud, à 90% en Chine. Et la Chine a cessé de vendre, réalisant qu’elle n’en avait pas assez pour elle-même et ses technologies.
Enfin dernier facteur, les matières premières qu’on a exploitées pendant longtemps ne sont plus aussi facilement accessibles qu’avant. Les gisements faciles à exploiter arrivent à terme et les investissements pour extraire en d’autres endroits sont importants. On se dirige donc vers une concentration minière et pétrolière qui va se concentrer dans les mains des multinationales les plus importantes (étatsuniennes, chinoises, indiennes ou européennes).

Finalement, le pétrole est toujours très présent, la rareté ne tient pas à sa disparition mais à son accessibilité. Cette rareté-là semble favoriser le terreau d’une certaine conflictualité.

2.      Définition des ressources naturelles

Par ressource naturelle, le Larousse dit que c’est un bien, une substance ou un objet présent dans la nature et exploité pour les besoins d’une société humaine. Cela peut donc être une matière fossile (pétrole, gaz, tourbe), une matière vivante (bois, poissons, …), une matière minérale (roches, …), l’eau, …
Cette définition évolue avec les avancées techniques, la preuve en est du sel. Longtemps le sel était une ressource importante et on pouvait se battre pour des marais salants. Aujourd’hui c’est très commun et donc on ne se bat plus pour du sel. De même, le coltan est une terre rare et donc une ressource depuis tout juste une dizaine d’années. Par ailleurs, on se débat aujourd’hui pour donner deux qualifications à l’eau : l’une comme ressource humaine, l’autre comme élément constitutif d’un environnement. Du coup, on mesure la quantité d’eau qui est réservée à la nature et indirectement à l’homme.

On classe aussi les ressources entre renouvelables et non-renouvelables. Il faut se garder ceci dit de dire qu’une ressource renouvelable est inépuisable. Le thon rouge est une ressource renouvelable mais une espèce en voie d’extinction.

L’accès et le contrôle de ces ressources passe par le contrôle des territoires. Donc le contrôle des ressources est une forme de contrôle de l’espace, ce qui en fait un enjeu géopolitique. Sinon on peut se contenter de contrôler les routes plus que les espaces, mais dans tous les cas c’est toujours compris dans une analyse géopolitique.

Longtemps de manière utopique, on a imaginé que les progrès techniques allaient nous émanciper de la nature et des ressources naturelles. Aujourd’hui on sait que non, cette dépendance est sans doute la même mais elle s’est déplacée (on est passée du sel au coltan).

3.      L’exploitation des ressources naturelles

Parmi les ressources qui donnent lieu à des conflits, on trouve des situations de surexploitation et d’autre d’inégale distribution.

A.     La surexploitation

On parle de surexploitation quand les méthodes d’extraction extraient plus que le renouvellement de la ressource. Curieusement, il semble que les situations de surexploitations dans un milieu sans homme se stabilisent d’elles-mêmes. La surexploitation est davantage associée à l’activité humaine.
Les grandes ONG tentent aujourd’hui de mesurer l’empreinte écologique globale de la planète. Ainsi, la World Wildlife Fund (WWF) estime que l’empreinte écologique globale est supérieure à la planète elle-même. Du coup, la Terre s’épuise selon ces calculs. De tels calculs sont sans doute contestables. Cela permet au moins de faire réagir et de faire réfléchir.

B.     Inégales distribution dans l’espace

Cette situation est plus intéressante. En effet, il est évident que toutes les ressources ne sont pas réparties également. Il y a donc des lieux de production et des lieux de consommation très différenciés. Comment les sociétés humaines font-elles pour accéder à ses lieux de production ? Par le commerce, la guerre, … Historiquement, on voit ces solutions. Au cours du XVII° siècle et du XVIII° siècle, c’est le mercantilisme, un monopole détenu par des compagnies privées qui se faisaient la guerre pour maîtriser les ressources. L’expansion coloniale est aussi un système développé pour sécuriser l’approvisionnement en ressources par la conquête de territoires et de ressources. Aujourd’hui on peut trouver deux nouvelles formes, l’intervention étatique armée qui mélange tant des motivations politiques et humanitaires que des visions économiques (le cas de la Lybie par exemple). Plus couramment, on confie cette tâche aux multinationales inscrites dans la mondialisation et la libéralisation. Ce sont alors elles qui négocient de tous bords pour sécuriser les approvisionnements en ressources naturelles.

Ce qui nous intéresse c’est donc comment ces ressources provoquent des conflits. Comment sont provoqués ces conflits ? Dans quelle mesure ? …


II.                Ressources naturelles, mondialisation et prolifération étatique

L’efficacité impressionnante de l’exploitation des ressources par les multinationales tient à deux phénomènes : la mondialisation et la prolifération étatique.

1.      Mondialisation et insertion inégale des territoires de ressources

La mondialisation met donc en interconnexion des territoires assez diversifiés. Les principaux acteurs mis en interconnexion se sont des firmes privées transnationales. Enfin, il y a une hypersélectivité dans les territoires des acteurs. On a donc une valorisation différenciée des espaces par le capital dans un cadre concurrentiel.
Dans ce cadre d’analyse là, on a plutôt tendance à dire que les pays africains sont hors-course et que la Triade domine avec parfois des interventions des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, South africa). On peut plutôt dire que tout le monde est dans la mondialisation avec des dominants et des dominés, avec des mieux inscrits dedans et d’autres plus à l’écart. Du coup, les pays du Sud ne sont pas à l’écart de la mondialisation, mais ils sont plus faiblement intégrés puisqu’ils le sont de manière partielle et sélective, principalement comme fournisseur de matières premières brutes. On a donc un schéma plutôt classique avec des territoires du Sud, pourvoyeurs de matières premières, et des pays du Nord, plus dans la transformation de ses matières. On notera d’’ailleurs que les firmes multinationales sont plus souvent implantées dans le Nord mais se retrouvent souvent imbriquées dans les réseaux criminels du Sud pour se pourvoir en matières premières. On en conclut évidemment qu’il n’y a pas de liens directs entre possession de matières premières et richesse, puisque l’Afrique est pleine de ressources mais c’est aussi le continent le plus pauvre.

2.      Aux origines de la prolifération étatique

En l’espace de 50 ans, on est passé de 50 États à 189 aujourd’hui. On a donc assisté à un émiettement des empires coloniaux mais aussi des empires continentaux lors de la seconde moitié du XX° siècle. Cette prolifération étatique est un des mécanismes qui facilite l’accès aux ressources pour les multinationales dans un contexte de mondialisation.

François Thual tente de justifier cette prolifération étatique par 4 grands axes.
·         L’école du hasard : on est de plus en plus nombreux sur terre et l’émiettement étatique est le résultat d’une plus grande diversité de la population.
·         L’école de la nécessité : avec l’apparition et le prolongement du mouvement des nationalités en 1848, alors des peuples se trouvent des points communs et par droit politique, réclament un État qui leur soit propre. Là aussi c’est contestable, le peuple kurde n’a pas de pays et les États africains lors de leur création reposaient peu sur un sentiment national.
·         L’école de l’égoïsme : L’émiettement étatique repose sur l’accumulation des richesses par une contrée qui est prête pour les conserver à se débarrasser d’une partie du territoire. Les États importent les plus bas instincts humains. Ca a pu marcher pour la Slovaquie, rejetée entre autres par la République Tchèque.
·         L’école de l’intérêt : issue des courants marxistes, il s’agit en fait d’instrumentaliser les peuples pour qu’ils s’auto-déclarent indépendants. Ainsi les grandes puissances tiendront le dessus face à des petits pays qui s’émiettent. Le capital, dans son système perpétuel de reproduction, ayant besoin sans cesse d’aller chercher des matières premières périphériques, il peut ainsi dominer des micro-pays riches en ressources.

3.      Les conséquences de la prolifération étatique sur l’exploitation des ressources

La prolifération étatique facilite-t-elle ou entrave-t-elle l’exploitation des ressources ? Du coté du désordre, cela tend à favoriser l’impotence des États (comme pour les tout-petits États) au profit des multinationales. A cela s’ajoute la notion d’État Faillis, où des États perdent le contrôle d’une partie de leur territoire. Certes cela rend instable le pays, mais ça favorise aussi l’exploitation illégale des ressources. Du coté de l’ordre, la prolifération étatique arrange quelques États, les plus puissants pouvant alors influer sur les ressources des plus faibles.

4.      Les nouvelles dominations

Au final, ce contexte a modifié les conditions de domination. Pour Thual, les grandes puissances ont surtout inventé de nouvelles techniques de domination. Ainsi les États les plus puissants sont parvenus à transformer les dominés en consommateurs consentants de souveraineté. Thual est proche du discours de Foucault, plutôt que d’exercer la force directe, on passe plus par un contrôle indirect. Flatter un désir narcissique local pour mener à la création d’États impotents. Ensuite, on agit sur l’État via des séries de succursales.
Thual est assez proche des idées marxistes avec une nuance, il renie la théorie du complot mais reconnaît que ces puissances agissent dans une logique machiavélienne. Pour lui, la concurrence débridée et mal régulée aboutit à cette situation de prolifération étatique.


III.             « Guerres pour les ressources »

Peut-on alors confirmer une conflictualité accrue du fait de la rareté des ressources ?
Soulignons tout-de-même que la plupart du temps les échanges de ressources passent par des rapports marchands. Ces rapports peuvent certes être contestés, voire violents, mais ils sont souvent pacifiés et légaux.

Il y a un conflit armé autour d’une ressource quand le commerce de cette ressource produit des conflictualités autour de sa possession. Le Stockholm International Peace Research Institute a dénombré 57 conflits armés entre 1990 et 2005 pour une cinquantaine de pays. Au même moment, Claude Serfati a constaté qu’au cours de la dernière décennie, ces conflits touchent principalement les pays du Sud. Les ressources peuvent servir de prétexte à une guerre, parfois elles en sont effectivement la cause, enfin elles peuvent prolonger la guerre.

1.      Ecologie politique des ressources : entre malédiction et lucre

Pendant la Guerre Froide, les mécontentements et les conflits armés autour des ressources, étaient soutenus par un des deux blocs. Ensuite avec leur chute, les ressources deviennent la nouvelle manne de financement pour faire la guerre.
Par la suite, l’intervention du FMI et de la Banque Mondiale en Afrique ont poussé à la privatisation des sociétés d’exploitation de ressources. Du coup, l’État appauvri a vu ses fonctionnaires le quitter pour s’installer dans les entreprises privées où ils trouvent des revenus confortables mais pas toujours bien légaux.
A cela, la libéralisation du commerce, y compris des armes, et la privatisation de certaines entreprises, dont celles de la sécurité, ont favorisé l’imbrication du commerce légal international et du commerce illégal international. Impossible de séparer les deux facettes aujourd’hui. Il est donc devenu simple pour les États mafieux de vendre leurs ressources à l’international même quand ils sont censés être condamnés par la communauté internationale.

Il y a donc une logique d’inversion entre ressources – guerres. Elles ont longtemps servis à financer les activités des États, dont la guerre. Mais récemment, les conflits servent aujourd’hui a conservé un monopole pour les ressources qui permettent un enrichissement. C’est donc une privatisation des guerres, on les fait pour sécuriser ces ressources.
A partir de là, les économistes se sont demandés s’il était possible de modéliser cela pour prévoir l’émergence d’un conflit. Des études statistiques indiquent que la présence de ressources naturelles accroit le risque de conflit dans un pays. Elles servent soit de cause au conflit ou servent au financement de celui-ci. Enfin, les ressources naturelles semblent statistiquement accroître l’intensité du conflit et réduire les chances d’arrêt du conflit par négociations. Donc un économiste (Paul Collier) a fait une théorie économique des conflits armés à la Banque Mondiale.

Géopolitique de l'Afrique 02 - 10 (cours 2)



Michel Foucault, un philosophe qu'on retrouve (entre autres) en géographie.


La théorie des Etats faillis est une notion développée par les Américains, reprise par la diplomatie américaine puis par l’ONU. Du coup, en France, on est très critique sur cette notion anglo-saxonne.

Premier point sur les courants d’analyses, il faut souligner la diversité des situations en Afrique, éviter tout amalgame qui donnerait une analyse simplificatrice. La diversité est d’ordre multiple (linguistique, climatique, religieuse, …) en Afrique mais aussi sur différentes échelles. En général, dans ce continent il faut travailler sur de petits espaces. En effet, avec des études statistiques biaisées, les chercheurs doivent produire eux-mêmes leurs résultats et cela prend du temps (pour recenser, pour se déplacer, …). Les chercheurs travaillent sur des petits espaces et produisent principalement des analyses qualitatives. Cela se renforce par les grandes différences entre deux zones à quelques dizaines de kilomètres. Du coup, comment généraliser des constats aussi précis et locaux ? Cela est quasiment impossible.
A cela, il faut ajouter les critiques des subaltern studies, des études qui veulent mettre en évidence les structures de domination dans la société, même après la décolonisation. Cette attitude est censée permettre aux chercheurs de donner la parole aux « petits », aux discours locaux et jusqu’alors ignorés. Cela permet alors de montrer le décalage entre ce discours et celui du pouvoir (avant et après la décolonisation).
Troisième voie, sous l’influence de Michel Foucault, il faut déconstruire les discours et les pensées toutes faites. Par exemple, le courant de political ecology a démontré que le discours de la déforestation sous l’époque coloniale était faux et a servit surtout à accentuer un processus de contrôle des populations.

L’approche fixiste contre l’approche processuelle est aussi intéressante à connaître. Ce débat fait se confronter les deux approches. Le premier dit que l’ethnie est une réalité et qu’on appartient forcément à une ethnie. Le second dit que l’ethnie est un terme construit socialement pour se définir, mais que cette notion est creuse en soi. L’approche fictive est utile dans certaines analyses, l’approche processuelle s’intéressera plus aux processus de construction et de déconstruction du vocabulaire.

Issue de l’approche postcoloniale, les chercheurs jugent que pour considérer un sujet, il faut prendre en compte les éléments alentours. Par exemple, l’identité française ne peut se construire qu’en étudiant l’identité africaine, que ce soit contre, pour. Achille Mbembé a publié De la post-colonie, dans lequel il aborde la notion de violence en Afrique subsaharienne. Il part de la violence local (du viol au meurtre) puis l’étend à la violence de l’Etat qui en a hérité du système colonial. Il montre ainsi que l’Etat africain actuel se dit indépendant des anciens Etats coloniaux alors même qu’ils conservent et réinventent des discours, des actes de ces pays. C’est un processus de coconstruction. Axelle Kabou dans Et si l’Afrique refusait le développement ?, montre comment les élites africaines ont adopté un discours anti-occidental pour refuser les aides de l’Occident et ainsi ne pas se développer. C’est toujours une coconstruction.

Enfin, il faut aussi essayer de regarder ce qui va bien en Afrique. Quitter l’afro-pessimisme pour se demander comment ce continent fonctionne puisqu’il fonctionne malgré tout. 





La barrière, une définition du territoire.


Les crises des États


L’Afrique subsaharienne apparaît comme la région du monde où les politiques semblent le moins bien fonctionner. Depuis des dizaines d’années on tente de qualifier ces situations : États en crise, crise des encadrements politiques, États voyous, États faillis, États faibles, … Les trois derniers termes nous viennent d’Amérique et sont souvent définis de manière floue. De plus, certains chercheurs ont une vue minimaliste de l’État, tandis que d’autres ont une vision beaucoup plus large, intégrant des notions culturelles et démographiques dans la faiblesse d’un État.


I.                   Quelles sont ces crises de l’État ?

1.      Quel État ?

Pour le Larousse, c’est une entité politique constitué d’un territoire délimité par des frontières, d’une population et d’un pouvoir institutionnalisé.
Pour Max Weber, il s’agit d’une institution bureaucratique qui revendique avec succès le monopole de la contrainte physique (ou violence) légitime. Effectivement, l’institution bureaucratique gère la surveillance et la gestion du territoire. Cela requiert donc une administration et des fonctionnaires. Cet État doit aussi définir un ordre et veiller au respect de cet ordre quitte à utiliser la violence, mais une violence légitime. En effet, les populations gouvernées accordent leur légitimité à cet État. Du coup, on se rapproche de la définition de Jean-Jacques Rousseau d’un État, ou l’État est en fait une délégation de pouvoir de la part des concitoyens.
Enfin on a la définition westphalienne de l’État, un territoire définit par des frontières. A cela, s’ajoute l’apparition de la notion de « nation ». Cette nation est l’idée d’un sentiment d’appartenance à une culture, à un pays. Avec le traité de Westphalie, on voit que les États deviennent les acteurs principaux dans les relations diplomatiques, on ne passe plus par les Princes et les grandes familles, les États traitent entre eux.

En Afrique, les États datent de la décolonisation d’après la Seconde Guerre Mondiale. Les empires coloniaux démantelés, on a voulu créer des États nations démocratiques et parlementaires, à l’image des États d’Europe. En Afrique, on a donc presque entièrement des républiques. On impose donc des États en Afrique parce qu’il s’agissait du modèle dominant et qu’en faisant ainsi, on leur reconnaissait un statut d’égal. De plus, il fallait découper les empires coloniaux qui étaient trop grands et qui n’aurait pas pu se gérer.
On a donc parlé de greffe des États coloniaux puisque l’on n’avait jamais vu d’échec de ces modèles. De plus, ça permet de faire table rase du passé africain pour remodeler un système neuf. Ce fut d’ailleurs réclamer par une partie des élites africaines qui avaient étudié en Occident et qui y voyaient une modernité politique.

2.      Quelle crise ?

S’il y a crise, c’est que quelque part le contenu de l’État a pu dysfonctionner, l’État n’a peut être pas assuré ses fonctions régaliennes, … Du coup, on a plusieurs crises différentes, à différents moments depuis 50 ans, de manières inégales, …
On a une crise de la légitimité des gouvernants et des institutions. Cela se traduit par des dictatures de dirigeants qui monopolisent et conservent le pouvoir sans consulter le peuple. Il n’y a pas de système d’élections libres, transparentes et démocratiques. Le peuple ne reconnait alors pas les dirigeants légaux, ces dirigeants n’ont pas de légitimité. Où trouver alors le pouvoir légitime ? Certains y verront l’armée, d’autres les rebelles, … Pour se maintenir, les dirigeants légaux se maintiennent par la force et tombent par la force et la violence. Tout cela produit des instabilités politiques qui parfois aboutissent à des conflits. La plupart des conflits africains sont internes à l’État et opposent un pouvoir, souvent vu comme illégitime, à des mouvements d’opposition armés qui s’installent dans une autre région du pays. Ces conflits passent souvent par la prise de contrôle des matières premières pour se financer.
Dans les années 1990, la bande conflictuelle allait de l’Ethiopie et l’Erythrée à l’Angola, on l’a appelé la « diagonale de la guerre ». Une autre zone regroupait Libéria, ??? et Côte d’Ivoire (sans compter les débordements sur les pays voisins). En contrepartie le Sahel était stable et l’Afrique australe aussi. Aujourd’hui, la diagonale de la guerre s’est par endroit stabilisée (Angola, Sud Soudan, …) mais le Sahel est fortement déstabilisé. Sont restés stables l’Afrique du Sud, les États insulaires et le Nigéria (à nuancer dans le dernier cas). Sur la périodisation, on a globalement des conflits qui durent. De plus, ces conflits sont violents poussant à de grands déplacements de population et de nombreux réfugiés sont comptabilisés.
Pour le bilan, on a un impact des destructions matérielles, des blocages (de transports, …), … Tout cela effraye les investisseurs qui s’implantent peu. On peut aussi souligner les épidémies qui découlent souvent de ces conflits.

D’autre part, les États sont parfois en crise car ils ne peuvent remplir leurs fonctions régaliennes, en particulier la sécurité des personnes. Cela produit donc du banditisme et peut aller jusqu’à des mouvements armés. L’État peut aussi perdre le contrôle de la justice, ce qui donne un pays sans loi. La solution est alors de se faire justice soi-même, ou de laisser aller. L’État peut aussi ne pas contrôler son territoire avec des frontières non-contrôlées, des zones non-aménagées et à l’écart de toute infrastructure (écoles, hôpitaux, transports, …). Si aucune de ses institutions ne fonctionnent, on assiste au règne de la « mauvaise gouvernance ».
A cela peut s’ajouter l’inexistence d’un réseau de transport, de relever les taxes, de développer une vision économique sur le long terme. Lorsque mêmes les institutions mondiales ne peuvent plus aider ces pays, ceux-ci s’alimentent par les Organisations Non-Gouvernementales (ONG) ou les revenus réinvestis des émigrés. Dans le pire des cas, l’État est mis sous la tutelle des institutions internationales.

3.      Quelles causes ?

On trouve comme cause de ces crises, le caractère exogène et récent de ce système politique. On peut alors se demander ce qu’il y avait avant et comment cela a-t-il fonctionné jusqu’alors.
Autre type d’argument, si l’État nation africain ne fonctionne pas c’est parce que la nation ne fonctionne pas en Afrique, il n’y a pas de sentiment d’existence commune. Cela n’est pas surprenant puisqu’il y a rarement eu d’unité collective historique en Afrique, excepté l’ethnie. Or ces ethnies semblent aujourd’hui entrer en conflit avec les États et peuvent être à l’origine de sanglants conflits.
Autre idée, les mécanismes démocratiques ne fonctionnent pas. L’État n’apparait pas comme un garant de l’intérêt collectif. Cela marcherait uniquement sur des systèmes clientélistes à l’instar de l’idée de Jean-François Payard d’une « politique du ventre ». Selon cette idée, on met au pouvoir celui qui vous donne de quoi manger en redistribuant une part de la richesse nationale. Mais cette redistribution n’est pas encadrée par la loi, elle se fait sur des rapports clientélistes : famille, lignage, clanique, ethnique, régionaux, … Qui redistribue ? Tout le monde, et se faisant si un individu redistribue à un autre, il crée une relation de dépendance vis-à-vis de cet individu. On redistribue alors des matières premières, des emplois, des grades, …

Dans les années 1980, il n’y a plus d’argent qui entre dans le pays, à ce moment, la politique du ventre ne colle plus, puisque personne ne peut redistribuer autant qu’avant. Du coup, on se lance dans l’économie informelle. L’affaiblissement de l’État servant les intérêts de certains groupes, cela peut expliquer que ces groupes laissent aller l’État. L’État failli fonctionne donc tout de même.

Dans les années 1980, certains États sont tellement endettés qu’ils ne peuvent même pas effacés les intérêts de leur dette. Du coup les institutions internationales arrivent et échelonnent un remboursement de la dette avec des actions à entreprendre en échange des aides financières. Ce sont les Plans d’Ajustement Structurel (PAS). Ces politiques libérales privatisent des entreprises dans le pays et font reculer l’État, d’autant plus qu’on impose la réduction de la fonction publique dans ses effectifs et dans ses missions.
Au final, on s’est rendu compte que c’étaient des politiques d’échecs. Peut être qu’il y a eu des conséquences positives mais seulement 20 ans plus tard. En revanche, au moment même de ces réformes, on n’a pas constaté les investissements tant attendus que ce soit les Investissements Directs Etrangers (IDE) ni les investissements internes au pays. La récession a empiré encore plus puisque les emplois se sont raréfiés. A cela, on peut ajouter que l’État était faible et qu’en agissant ainsi, il a été encore plus affaibli. Au final, cela a encore plus fragilisé l’État. On pense que c’était un des buts puisqu’à l’époque, on a aussi voulu vérifier si sans État, la libéralisation fonctionnerait d’elle-même, sans succès.
Au même moment, les pays occidentaux acceptent de venir aider l’Afrique à la condition que des élections libres soient organisées, les blocs de la guerre Froide se sont tassés, … Bref autant d’éléments géopolitiques qui font tomber les dictateurs vieillissants et accentuent l’instabilité du continent.

On va donc voir après la décomposition de l’État africain, sa recomposition, comment il se reconstruit de manière similaire tout en ayant changé sous d’autres angles. Aujourd’hui on a des organisations internationales qui font du « State building », qui veulent consolider les bases des États africains.


II.                Crise et recomposition territoriale

Les dynamiques politiques à l’œuvre en Afrique vont se traduire dans l’espace par des décompositions et aussi des recompositions territoriales. L’étude des territoires sera alors une bonne voie d’entrée pour illustrer le reflet des déséquilibres politiques.

1.      Quel territoire ?

Ce mot est très français puisqu’en anglais un territory qualifie un espace administratif. Pour les Français, le territoire est une notion développée par Claude Raffestin en opposition au terme d’espace, support matériel, ensemble de force physique, chimiques, biologiques, … Le territoire c’est la façon dont la société investit l’espace en le travaillant, en le transformant ou en l’investissant d’une charge symbolique. Cette structuration résulte donc des rapports entre les sociétés. Henri Lefèbvre dira que l’espace est politique. Ces rapports de pouvoir. Ainsi pour, Raffestin, il n’y a pas que l’État qui structure le territoire, il y a aussi des signes et des symboles.
Raffestin adepte des chorèmes voit le territoire comme un quadrillage plus ou moins parfait, avec des nœuds entre les cases. Et ces nœuds formeraient ensuite des centres opposés aux périphéries. Enfin on trouverait dans ces territoires des réseaux et des flux pas toujours matériels qui se superposent aux autres structures. Du coup, on a des territoires qui sont affranchis de l’espace réel.

Armand Frémont lui a travaillé sur l’espace vécu, dans le sens où il a été approprié par les populations au travers des perceptions, des représentations, des affects des individus. Ainsi, Frémont a  montré comment la région française dépassait le cadre du territoire administratif.

Joël Bonnemaison a travaillé dans le contexte polynésien, où il a développé l’idée d’un territoire réticulé (sous forme de réseau maillé, sous forme de routes qui se croisent) et d’un autre territoire enchanté (où des lieux deviennent des centres parce qu’ils représentent religieusement des points importants).

Robert Sack, sociologue américain se questionne sur la notion de territorialité auquel il donne un sens très politique. Pour lui, ce sont toutes les façons dont un individu ou un groupe vont s’y prendre pour contrôler, maîtriser un espace. Pour lui, tous les outils sont importants dés l’instant qu’ils permettent à des hommes de prendre possession de l’espace.

Dans l’anthropologie du droit, le chercheur Etienne Leroi s’intéresse non pas au territoire mais aux maîtrises foncières, les manières dont des individus ou des groupes vont s’y prendre pour contrôler un espace. Il tente de capter des grands modèles de maîtrise foncière et en trouvent trois. La première est la maîtrise géométrique du territoire, celui-ci est délimité par un périmètre. C’est ainsi que fonctionne le territoire pour l’Europe. La deuxième maîtrise est topocentrique, l’espace s’organise autour de lieu centre de pouvoir duquel la puissance rayonne en s’affaiblissant avec la distance. Ce système fonctionne pour certains lieux religieux. En troisième solution, il définit la maîtrise odologique, qui correspond à la maîtrise des routes et des trajets ainsi que des repères le long de la route.