Sociologie politique de l'Europe du Sud 12 - 11 (cours 5)


Un tronçon de la ligne verte.




La géopolitique européenne au prisme de la question chypriote


La crise chypriote est interne à la crise européenne. Or ce problème bloque tout naturellement les démarches pour résoudre d’autres sujets comme la crise en Syrie. Mais cela reste un cas intéressant puisqu’on a des problèmes locaux (pour les Chypriotes), régionaux (la Turquie contre l’UE) voire intercontinentaux.


I.                   Genèse de la crise chypriote : 1571 – 1974

1.      Une double décolonisation inachevée : 1571 – 1960

On a une double décolonisation inachevée du fait de la sortie de l’Empire ottoman puis de l’Empire britannique. En effet, en 1571, Chypre qui est une dans l’ère ottomane devient une colonie de peuplement pour l’Empire ottoman. En 1878, quand Chypre devient britannique, on a 40% de population d’origine turque, en plus des populations plus anciennes.
Les Britanniques soutiennent alors plus naturellement les peuples d’origine grecque que les peuples d’origine turque. Mais en 1924 quand la décolonisation anglaise s’annonce, les pro-grecs développent le désir d’être rattaché à l’Énosis grecque, un projet de grand projet d’union des peuples grecs. Evidemment, les Turcs y sont opposés et désirent être rattachés à la Turquie. Deux partis émergent qui demandent une autonomisation de l’Empire britannique mais certains dans le parti ??? et d’autres dans le parti ???. On a donc un jeu à trois acteurs. Il faut donc trouver un moyen d’intégrer toutes les tendances.
Or à cette époque, des îles grecques qui étaient aux mains des Italiens, sont rattachées au Dodécanèse et donc à la Grèce. Pour les Grecs chypriotes, c’est l’occasion de réaffirmer leur désir d’être rattachés à la Grèce. Ils forment donc, l’EOKA, un mouvement terroriste des années 1950 qui revendiquent une autonomie, un départ des Britanniques et un rattachement à la Grèce. Inévitablement, les Turcs mettent en place un mouvement de libération parallèle, le Taksim. On entre dans une période de guerre civile.

En 1953, Londres essaye de former un régime chypriote, relancé en 1958 à Zurich. Il faut trouver une solution pour ne pas déstabiliser la création toute neuve de l’OTAN en contexte de Guerre Froide. On en tire alors les conclusions qui s’imposent, créer un État chypriote. En 1960, avec Malte et Gibraltar, une indépendance est concédée à Chypre mais avec des particularités censées geler le conflit. On installe comme premier président de la République chypriote un religieux orthodoxe, Monseigneur Makarios avec pour compenser un vice-président turc, Fazil Küçük. Le Parlement sera élu en fonction des minorités, idem pour les postes gouvernementaux. Au final, on a un système biconfessionnel : deux tiers des pouvoirs aux mains des Orthodoxes et le reste à la communauté Turque. Enfin on termine en instaurant deux États garants à Chypre : la Grèce et la Turquie. Tous deux sont censés stabiliser les conflits, en pratique cela reste douteux.
Pour ne rien améliorer, les Britanniques conservent deux bases une à Dhekelia au Nord et une à Akrotiri au Sud. Ces bases sont très stratégiques pour le Royaume-Uni et existent toujours aujourd’hui non sans faire tâche dans les traités européens, mais y étant considérés comme tels. Ces bases n’ont nullement pour vocation d’être rendues à Chypre.
Sur la base du biconfessionalisme, on instaure un conseil supérieur. Le problème, c’est qu’on ne sait pas à qui donner le pouvoir : un orthodoxe ou un musulman ? Ce sera finalement un Allemand pour plus d’autonomie. Dés le départ, on créé une situation tendue.
En 1960, on a un État construit juridiquement et soumis à la Grèce, la Turquie, le Royaume-Uni et les USA. Très vite cela va dysfonctionner.



2.      La « crise régionale » : 1960 – 1974

N’ayant aucun intérêt au fonctionnement de ce régime, les membres de l’EOKA sèment une guerre civile et font tomber la République en 1962. Comme ce qui importe pour les États extérieurs, c’est de stabiliser la région, on cède aux désirs de l’EOKA. Du coup, les populations turques décident de se regrouper spatialement, les Turcs vont plutôt au Nord et les Grecs plutôt au Sud. La capitale Nicosie (Lefkosa en turc) est multiethnique et pose problème. On envoie donc en 1964 les casques bleus pour stabiliser la capitale et diminuer la guerre civile. Cette force d’interposition gèle le conflit et fixe une séparation. La ligne de séparation sera longuement remise en cause dans les années 1960, certains veulent la modifier et la grignotent tant que possible. De plus, Monseigneur Makarios se place dans la ligne des non-alignés vexant le bloc des USA. Parallèlement, en Grèce on a la dictature des colonels (1973 – 1974). Chypre est donc tenu par l’ONU mais se rapproche des non-alignés, tout en recevant une influence d’un pays d’extrême-droite.
Face à cela, les membres de l’EOKA, proches des Colonels tentent un coup d’État en 1974 sous l’égide de Nikos Sampson. Celui-ci a pour projet le rattachement à l’Énosis avec purge ethnique derrière. Le coup d’État échouera, les USA refusant de déstabiliser encore l’île. C’est l’armée turque qui débarquera à Girne en août 1974 et envahira le Nord de Chypre pour protéger les populations ottomanes. Face à cela, la dictature des Colonels tombe. ONU et Turquie arrêtent donc le coup d’État mais l’action turque sera peu soutenue directement. Seule la Lybie est très favorable à l’intervention turque. Le problème est qu’au nom de la protection des populations turques, les armées turques interviennent dans la région de Famagusta, celle de Guzatyurt et Nicosie.
Cette attitude turque paniquent les Chypriotes grecs qui quittent précipitamment le centre du pays et se concentrent dans le Sud. Depuis lors, la situation est bloquée puisque l’armée turque est toujours sur les 34% de territoire du Nord. Nicosie devient donc une capitale coupée en deux. Cependant, l’opposition affirmée de la communauté internationale face à cette action turque, les USA ont lancé un embargo de trois ans sur les armes en Turquie ce qui fait désordre au sein de l’OTAN.

Quant au pays lui-même, c’est toujours la République de Chypre, avec sa constitution de 1960. Mais selon la définition de Weber d’un État, cette République ne possède que 63% de son territoire. On parle donc en général de Chypre Sud et de Chypre Nord, même si le second territoire n’a pas de reconnaissance par d’autres pays que la Turquie.
Cette démarcation va marquer la construction des deux régions. Seuls les deux colonies britanniques et la zone frontalière (appelée aujourd’hui la ligne verte, no man’s land assez large) ne sont pas concernées par cette zone.


II.                Le question chypriote et l’Europe du Sud

1.      Deux États (1974 – 2004)

Dés 1975, les Turcs ont fondé un proto-État, la fédération Turque de Chypre, ainsi que le 15 novembre 1983, la République Turque de Chypre Nord. Cet État n’est reconnu que de la Turquie, mais possède son administration, son drapeau et son président Rauf Denktas. Avec un embargo américain, cet État exporte du fromage et des oranges à la Turquie qui l’alimente pour les autres besoins. Cela pose plein de problèmes (du moyen de s’y rendre aux lignes téléphoniques). Sur un aspect purement wébérien, on a un État, si ce n’est l’omniprésence de l’armée turque.

Des réunions ont quand même finit par évoquer la possibilité d’une réunion de l’île. En effet, un contexte favorable a permis d’évoquer cette idée : la demande d’entrée de Chypre dans l’UE, la Grèce qui ne s’opposait pas à l’entrée de Chypre dans l’UE, la fin de la Guerre Froide où les effets géostratégiques ont changé. N’ayant plus de bloc de l’Est, on ne risque pas de chambouler les alliances locales.
Les réunions furent donc organisées autour de l’ONU pour cette réunification. C’est donc surtout sous le mandat de Kofi Annan de 1997 à 2006 que ce sont déroulés les négociations. Tous les acteurs ont été mobilisés autour de la table, y compris les dirigeants de Chypre Nord. Plein de problèmes découlaient : quel système politique adopter ? Que faire des réfugiés ? … On envisageait un système type Bosnie, avec deux régions très autonomes mais un gouvernement censé être au-dessus. On avait une sorte de triple gouvernement, ce qui était en soit un premier défi. Mais l’autre défi majeur, c’était la démilitarisation de l’île par les Britanniques mais aussi par les Turcs.
Ces longues années de négociations ont vu se succéder des « plans Annan » qui furent 5 au total. En 2003, le cinquième plan abouti à une ouverture pour une potentielle réunification, accélérée par le traité d’Athènes qui prévoyait l’entrée des 10 nouveaux États dans l’UE. On envisageait cette année-là, les détails techniques et un calendrier assez lointain pour une progressive mais lente de réunification. Cependant, cette réunification fut validée par les États garants (Grèce et Turquie) avec un accord des élites chypriotes. En revanche, lors du référendum, on a eu un souci. Ainsi en 2003, Chypre ratifie par voix parlementaire l’adhésion à l’UE du plan Athènes, mais les deux États ont organisés le même jour un référendum en ce qui concernait le 5° plan Annan. Ce référendum eu lieu le samedi 24 avril 2004. Mais si Chypre Nord a voté oui à 65%, Chypre Sud a voté non à 76%. Le samedi le plan Annan n’est plus possible et le dimanche suivant, Chypre entre dans l’UE. Les élites européennes avaient parié sur un rapprochement des deux pays, qui s’est avéré être faux. Situation originale. Cette opposition radicale des populations de Chypre Sud ont provoqué une grande colère dans les couloirs de l’UE, ce qui a abouti à bloquer les négociations entre les deux États.

2.      L’européanisation de la crise chypriote (2004 – 2014)

Entre 2004 et 2010, Chypre est devenue une bête noire pour l’UE. Les négociations ont été gelées et les tensions sont remontées. Symboliquement, lorsque le grand prix automobile est arrivé en Turquie, le trophée fut remis par le Président de Chypre Nord. C’est loin d’être le seul exemple d’occasions de raviver les tensions.
En revanche, en 2008, les choses commencent à changer. Cette année, Chypre Sud a des élections qui amènent au pouvoir le parti AKEL et le président Dimítris Khristófias. Ban Ki Moon, nouveau président de l’ONU en profite pour relancer les négociations. Nouvelle surprise en 2010, on découvre que Chypre Nord a élu un président nationaliste, Devis Eroglu, peu enclin au rapprochement. Nouvelle période d’attente des spectateurs. En 2013, Chypre Sud a élu le président Nikos Anastasiadis qui est de tendance conservatrice. De nouveau, les blocages demeurent.
Cependant, en 2013, on a constaté pour la première fois à Chypre Sud, une campagne présidentielle s’est centrée sur des thématiques économiques et sociales et non sur la réunification. Jusqu’alors, Chypre voyait son activité politique tourner principalement autour de la réunification. En effet, en 2010, la Grèce est touchée violemment par la crise économique et entraîne Chypre dans son sillage, poussant à mettre de côté la question de la réunification. Sous perfusion européenne, Chypre Sud se retrouve dans une situation économique similaire à Chypre Nord sous perfusion turque. En détresse économique avec une récession depuis 2 ans, Chypre Sud est en délicatesse. Il lui faut aussi renforcer son État car la mafia russe y sévit allègrement. Tous ces éléments affaiblissent l’État de Chypre Sud, qui n’était au départ pas très solide.
Les négociations sont pour l’instant bloquées, mais c’est principalement parce que les élites grecques de Chypre redoutent d’être en position de faiblesse dans ces négociations. Ca signifie donc que sur le fond, cela ne pose guère de problème aux deux présidents de relancer les négociations.

La situation actuelle permet de penser qu’une fenêtre d’opportunité apparaîtra en 2014 avec les élections européennes et le risque de récession prolongée de Chypre Sud. Cette fenêtre peut se prolonger aussi en 2015 avec les élections présidentielles en Chypre Sud. Ce d’autant plus que la situation est très couteuse pour les deux pays et que le conflit traîne en longueur. A cela s’ajoute la découverte récente d’hydrocarbures sous la mer. Si l’exploitation doit se faire, il serait préférable que l’on n’est pas deux pays qui exploitent ce pétrole, la complexité juridique serait un repoussoir pour plusieurs entreprises qui exploiteraient cette nappe. Une normalisation politique serait plus favorable que de faire de cette région un protectorat constant et la force du statu quo.

Relations Europe - Amérique 08 - 11 (cours 1)


The federalist, évidemment.



Relations Europe-Amérique


Révolution américaine
Révolution française
Pensée politique européenne
Pensée capitaliste et libérale


Dans le cadre des USA, il y a ce moment fondateur qu’est la Révolution américaine puisque la pensée politique qui y fut développée montre l’expérience qui s’y déploie et la richesse presque philosophique qu’on y trouve. Selon le texte du Fédéraliste, le fait qu’il n’y ait pas de texte fondateur aussi puissant pour l’Union Européenne, peut expliquer que l’UE ne soit pas aussi forte que les USA.
La Révolution américaine est à la croisée des chemins, dernière des révolutions libérales anglaises et en même temps, l’origine de la première démocratie moderne. Cela a fait apparaître cette révolution comme un moment important. Les Français lui reprochaient cependant d’être une révolution en manque de rationalité. Jusqu’alors les USA sont un pays modéré, démocratique et fidèle aux traditions libérales. Mais pour l’Europe, les USA apparaissent aussi comme le lieu où l’on trouve l’ensemble des défauts de la modernité démocratique. D’un coté on n’a une image quelque peu négative de ce pays et de l’autre, on a l’élaboration d’un système politique lié étroitement à une réflexion doctrinale profonde toujours présente dans le débat américain actuelle. Cette réflexion doctrinale est liée étroitement aux textes fondateurs (depuis la déclaration d’indépendance de 1776 à la Constitution de 1787. L’interprétation qu’on donne de cette Révolution est ??? Ainsi Alexis de Tocqueville a produit un ouvrage en deux tomes, le premier sur la démocratie américaine et le second sur la démocratie moderne.
Tout débute avec l’opposition aux Anglais sur certains points doctrinaux et continue avec la guerre de sécession de 1861 à 1865. Les historiens se questionnent beaucoup sur le tournant constitutionnel de 1787 et quelles sont les idées des pères fondateurs par la suite.

En 1776 est donc publiée la déclaration d’indépendance. Le contexte de guerre laisse penser que cette première manifestation de volonté d’indépendance ne peut être uniquement modérée. Du coup, le texte défend les droits des colons mais se double d’une forme d’utopie qui vise à régénérer la forme politique.
En effet, on trouve une nette influence radicale qui vient des Whigs anglais (un parti politique anglais opposé aux traditionnalistes des Tories). Dans ce courant des Whigs, on voulait garder l’esprit de liberté de la constitution anglaise. En conséquence, ils défendaient certains éléments de l’ancienne constitution anglaise. Mais les plus radicaux des Whigs considéraient que ce qui donnait la légitimité à la Constitution n’était pas tant ce qui faisait le régime mixte classique (à la fois une monarchie et des éléments populaires). Le cœur de la doctrine des Whigs repose sur cette intuition centrale, un pessimisme sur la nature humaine. Il y a une tension extrême entre la liberté et le pouvoir. Au début du XVIII° siècle, deux pamphlétaires expliquent que « Tout ce qui est bon pour le peuple est mauvais pour le pouvoir et tout ce qui est bon pour le pouvoir est mauvais pour le peuple. ». Pouvoir contre liberté, telle est la conception des Whigs à ce moment là. C’est donc la revendication d’un contrôle de l’activité du pouvoir qui est réclamé par les Whigs. Ils souhaitent que le peuple ne soit pas soumis au pouvoir, ce qui est une vision libertaire de la société. Les opprimés du peuple doivent participer au pouvoir pour ne pas être totalement opprimés. La séparation entre les gouvernés et les gouvernants n’est pas fondamentalement remise en cause par les Whigs, mais ceux-ci tente de réguler cette dualité.
Contextuellement, en 1776, le conflit entre les colons et les Anglais repose (entre autres) sur un refus de payer des impôts puisque les représentants des colonies n’avaient même pas pu exprimer leur point de vue à la Chambre des Communes. Selon eux, aucun impôt n’est légitime s’il n’est consenti par un législateur, législateur qui doit avoir aussi une preuve qu’il représente bien une partie de la population. Cette définition vient directement de la tradition anglaise mais en même temps, comme cette analyse date un peu, alors on peut aussi y voir une rupture avec la tradition anglaise. Le Parlement britannique qui a voté ces impôts devient l’adversaire des colons qui vont tenter de modifier de leur côté leur régime politique pour mieux être représentés.

Le régime anglais pourtant moderne à l’époque, reste cependant très oligarchique. La théorie de la représentation anglaise repose sur l’opinion d’Edmund Burke qui reconnaît la légitimité de la Révolution américaine mais critiquera très durement la Révolution française. Pour les anglais, la fonction des parlementaires est de délibérer et de représenter la totalité du pays. Pour autant, ils n’ont pas besoin d’obéir aux instructions des électeurs, mais plus se conformer aux instructions de « la vérité et de la nature » selon Burke. Pour le Parlement, les taxes ont été votées légalement et sont consenties par celui-ci. Or puisque le Parlement y consent et qu’il représente la totalité du royaume (sans pour autant suivre l’avis du peuple), alors les Américains doivent l’accepter. Cette représentation virtuelle, fait que les représentants doivent avoir quelque chose en commun avec ceux qu’ils représentent. Pour que les Américains soient bien représentés, il aurait fallut au moins que la condition sociale, culturelle et politique des Américains soit comparable à celle de la Grande-Bretagne. Les représentants dans l’esprit des Américains, doivent ressembler à ceux qu’ils représentent. Cela est d’autant plus vrai que le Parlement a voté ces taxes sans qu’il y ait de représentants Américains, a fortiori sans qu’il y ait d’Américains. Du coup, le Parlement agit sans prendre en considération les véritables réalités dans les colonies américaines.
La contestation américaine va exacerber les tensions politiques, nourries par la radicalité des Whigs. La nécessaire représentation historique des intérêts induit une certaine méfiance de la représentation de la souveraineté par les législateurs. A la différence de la France, et reposant sur l’expérience des colons américains, il y a une reconnaissance de la pluralité des intérêts et la recherche d’une limitation du pouvoir du législateur. Ces deux éléments ne sont pas présents dans la révolution française où le législateur est tout-puissant et la diversité des intérêts est masquée sous les idéologies très forte de l’époque.
De sa méfiance à l’égard du pouvoir et face à la limite qui est au cœur du libéralisme politique, une tradition englobante du système politique américain se construit au sein de laquelle se trouve des intérêts divergents. D’où le fait que les petits courants qui ont voulu remettre en cause les principes de cette culture politique ont été immédiatement marginalisés.

La culture politique promue à l’époque se traduit par des divergences aux USA sur ce qu’il est bon de retenir de la tradition anglaise. Deux noms s’avèrent emblématiques dans ce travail : John Adams et Thomas Payne.
John Adams est héritier conscient de la tradition anglaise, attaché au régime dit mixte (un équilibre des pouvoirs et des forces sociales), meilleure garantie de la liberté. Pour Adams, le nouveau régime américain doit trouver un équivalent entre le peuple, l’aristocratie et le régime monarchique. Dans une posture très classique, la division entre le peuple et le pouvoir doit être au mieux pour tirer les bénéfices de chaque tendance. Il existe donc quelque chose d’irréconciliable dans ces groupes, mais comment en tirer le meilleur parti ? Cela révèle du pragmatisme anglais. Le plus important selon Adams est le conflit entre le peuple et le pouvoir exécutif, tempéré par le pouvoir aristocratie selon lui. Il reconnaît que l’aristocratie est minée par son avidité et son désir de pouvoir, mais son sens de la sagesse et de l’honneur lui permettrait d’être mobilisée dans une chambre haute. Inversement, le pouvoir exécutif doit en certains moments faire la tempérance entre l’ambition dangereuse de l’aristocratie et le désordre du peuple. La vision pessimiste est toujours présente en filigrane dans ces théories.
Thomas Payne en 1776, publie le pamphlet Le sens commun. Ce pamphlet qui fut un vaste succès aux USA comme en Europe. Pour lui, la Révolution américaine ouvre une période radicalement nouvelle sur l’histoire humaine. L’Amérique doit selon lui rompre entièrement avec l’esprit des institutions anglaises. En effet, pour lui, le régime anglais ne réalise pas du tout l’équilibre entre ses principes, c’est selon lui une « maison divisée en elle-même ». Le seul élément constitutionnel légitime du système anglais serait alors la Chambre des Communes. La Chambre des Pairs est au contraire, pour les aristocrates, un vestige de la tyrannie. Le système américain doit détruire les éléments non-démocratiques hérités du régime anglais. Une chambre haute est donc pour lui inconcevable, seule la représentation importe. Payne envisage donc un régime monocamériste où seule la loi règne. Deuxième élément d’analyse chez Payne, le gouvernement doit protéger les individus et laisser les relations spontanées qui définissent la société se déroulées. Le gouvernement apparaît comme nécessaire négativement, la société étant nécessaire positivement. Pour Payne, la Révolution américaine est un moment idéal pour développer la République puisque les forces du passé ne prendront pas le dessus.
L’opposition entre Adams et Payne sont typiques des deux aspirations anglaises qu’on trouvait déjà chez John Locke. Leurs idées montrent bien la dualité interne aux désirs Américains. On retrouve cela dans les déclarations des droits et la déclaration d’indépendance de Jefferson. La déclaration des droits de Virginie reprend les textes fondateurs ??? La déclaration d’indépendance associe des droits légitimes qui doivent protéger les droits naturels que sont la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Dans cette même déclaration d’indépendance, le peuple est reconnu comme le fondement de l’ordre politique. L’édiction de certains principes universels rejoint donc ???.

Transition de la révolution américaine à la révolution française.

En Angleterre, les Whigs ont vu dans la révolution américaine une sorte de seconde révolution glorieuse. Ainsi, certains observateurs anglais whigs ont reconnu la légitimité du combat des Américains.  La France a aussi soutenu cette révolution par l’envoi de quelques troupes pour soutenir les Américains. Mais philosophiquement, il y avait aussi des approbations du coté français. Bien évidemment, les approbations françaises étaient compensées par des critiques, elles aussi françaises. Ainsi Turgot se réjouit de l’indépendance américaine mais s’étonne que politiquement, ceux-ci aient conservé des éléments du régime anglais, tout particulièrement le bicamérisme qui n’existe selon lui, que s’il existe bien une aristocratie. De plus, pour Turgot, le pouvoir de l’exécutif doit être strictement réduit car c’est à la loi de dominer, la loi qui domine la nation et qui vient du peuple. Le légicentrisme existe déjà à ce moment là. Les checks and balances par exemple, sont nés sous la monarchie pour compenser les différences sociales entre individus. Ces checks and balances semblent inutiles, selon Turgot, dans un pays qui repose sur l’équilibre entre les citoyens. Garder ces quelques aspects, c’est conserver un certain archaïsme pour Turgot, la raison aurait du seule guider le nouveau régime politique.
Turgot hérite d’un avis de physiocrate où la richesse repose sur la terre. La loi de la raison n’est pas la loi populaire.

Géopolitique des Amériques 08 - 11 (cours 4, fin)






Vient alors la crise des missiles de Cuba, qui montre l’extrême limite de la Guerre Froide. Pour Raymond Aron, la Guerre Froide est un triptyque : dissuasion, persuasion et subversion. Lors de la crise de Cuba, les trois éléments clés d’Aron se retrouvent imbriqués. On a donc eu des conventions tacites entre les deux grands durant cette époque de Guerre Froide. Aujourd’hui beaucoup moins. Cette convention tacite foncière consistait à dire qu’on n’avait pas à envahir le territoire de l’autre, or la guerre de Corée illustrait le contraire de cette déclaration. Ce jeu de conventions tacites brisées dans les faits, a lieu à plusieurs reprises. Ainsi Cuba revient à respecter cette convention tacite tout en provoquant les USA. Grâce à la possibilité de détruire l’adversaire avec les têtes nucléaires, on le menace mais surtout on le dissuade d’envahir le territoire de l’adversaire. L’aspect de la persuasion est double : diplomatique et de propagande. En diplomatie classique, la situation de crise est très tendue mais Kennedy et Khrouchtchev n’ont pas cessé de négocier entre eux alors même que Kennedy pouvait faire des frappes sur Cuba pour détruire les rampes de lancement. L’autre aspect de la persuasion est la propagande qui passe par les ondes et par les courants politiques proches des deux camps. La voix de l’Amérique était un canal de diffusion des idées du monde libre à l’Est par exemple. L’URSS passait davantage par les partis communistes installés dans l’Ouest. Enfin la subversion passe principalement par les groupes de guérilleros armés par l’URSS. Ces groupes subversifs doivent soit tenter de prendre le pouvoir sur place, soit de préparer le terrain à une prise de pouvoir. La doctrine Truman de 1947 voulait endiguer le communisme dans les pays qui n’était pas sous la férule de celui-ci. Ce schéma repose sur un certain idéalisme. Dans la pratique, contrairement à l’opinion marxiste, on ne voit pas trop en quoi les USA interviennent en Corée ou au Vietnam pour d’autres raisons que l’endiguement, les USA n’y ont pas d’intérêts particuliers.

Après l’intervention des USA au Vietnam par idéalisme et aussi par réalisme, pour éviter un effet domino des démocraties qui tombent sous le joug communistes les unes après les autres ; les USA interviendront dans d’autres guerres. Lorsque la Guerre Froide s’achève de 1989 à 1991, aux USA comme en URSS, les chefs d’Etat changent et estiment que le droit international devra régir les relations internationales, c’est le Nouvel Ordre Mondial (NOM). Mais ce qu’ils affirment comme un droit dominant, cela prendra forme en 1991 avec la Première Guerre d’Irak. Cette intervention se fait au nom de la violation de la souveraineté du Koweït et réunit près de 30 Etats dans la coalition. Pour empêcher le développement du nucléaire en Irak, les USA vont encore surveiller le pays pendant une décennie. On a alors l’impression que le droit peut remplacer la politique.

Mais une nouvelle rupture a lieu vers 2002 et 2003. Deux types d’intervention politico-militaire se conjuguent au même moment. En effet, après les attaques du 11 septembre, les USA interviendront en Afghanistan avec l’accord de tous au conseil de sécurité de l’ONU. En revanche, la décision de s’en prendre à l’Irak en 2002 change la donne. Le conseil de sécurité explose puisque la France, l’Allemagne et la Russie refusent de donner leur accord à cette opération militaire. On a donc eu une intervention sous le cadre de l’ONU dans un pays qui n’a jamais eu de cadre étatique (mais surtout des pouvoirs ethniques). La vision en Afghanistan était de l’ordre du réalisme : détruire les camps d’entraînement des terroristes du 11 septembre et préparer un affaiblissement du Pakistan qui s’éloignait de son alliance avec les USA pour se rapprocher de l’Inde. Prendre le contrôle de l’Afghanistan revenait à encadrer ce faux-ami que représentait le Pakistan.
Pour l’Irak, on arguait qu’il fallait intervenir dans ce pays où un tyran au pouvoir devenait incontrôlable. Mais cet argument n’en était qu’un parmi d’autre. D’autres objectifs étaient prioritaires, mais sans doute pas la question du pétrole. On ne peut nier qu’il y a eu une réflexion sur le pétrole pour l’administration américaine mais ce n’est pas vraiment leur objectif prioritaire. En effet, le coût de l’intervention et du maintien des champs pétrolifères s’est vite avéré très conséquent. A court termes, une intervention pour le pétrole en Irak n’avait rien de rentable. Une autre raison plus valable revenait à souligner le point des armes de destruction massive en janvier 2003. C’est un argument réaliste et classique pour intervenir militairement. C’est notamment le discours d’une guerre juste qui est repris par Bush, puisqu’une guerre légale est en passe d’être désapprouvé par l’ONU. Sensibles au droit, les USA vont tenter de justifier une guerre juste pour intervenir en Irak. Les USA analysent les conditions d’entrée en guerre et la conduite de la guerre elle-même. L’autorité qui doit répondre à l’attaque sera souveraine et on répondra de manière proportionnée aux dommages causés tout en respectant les populations. Ce discours de janvier 2003, comprend dans les arguments : un tyran qui martyrise les populations, un pays qui déstabilise la région et des soupçonnées armes de destruction massive aux mains de Saddam Hussein. En insistant lourdement sur ce dernier argument, les USA sont passés d’une guerre préemptive à la guerre préventive. La première répond à une menace imminente et claire, la seconde choisit une cible et trouve une justification quelconque pour l’attaquer. Or pourquoi insister autant sur les armes de destruction massive dont tout le monde doutait. D’abord parce que les services secrets américains ont été induits en erreur sur cette question. D’autre part, en invoquant le passé, même très proche, ce n’était pas un argument valable. Pour les Américains intervenir maintenant pour des faits passés n’avaient rien de pertinent et puis si on le faisait là, pourquoi pas ailleurs ? Enfin cet argument révèle du wilsonisme botté. Paul Wolfowitz, proche de Martin Luther King, s’est rapproché des néoconservateurs pour développer la théorie de la démocratisation du Grand Moyen-Orient (du Maroc au Pakistan). Il fallait pacifier la région par la démocratie. Parallèlement, Rumsfeld qui avait pour conseiller Wolfowitz et qui était secrétaire à la défense, prenait l’argument de la guerre à la terreur. Le terrorisme est un phénomène qu’on peut localiser, mais la guerre au terrorisme demande de définir clairement les cibles. La terreur en revanche est un phénomène qu’on ne peut absolument pas localiser précisément. Rumsfeld prévoyait donc une guerre sans limite pour un projet titanesque. Les USA ont donc voulu mettre en pratique une idée bottée, grâce à l’armée. Dans ce cadre on est avant tout devant une vision abstraite ou idéaliste des Relations Internationales. C’est une intervention qui provoque directement des guerres. De plus, l’Irak contrairement à l’Afghanistan a une forme étatique. Il y avait même une idéologie moderne, le baasisme, un socialisme qui reposait sur la conception de l’Etat. L’erreur principale des USA fut de destituer les fonctionnaires baasistes pour former une nouvelle élite de fonctionnaires. Or c’est quelque chose de très difficile à faire, qui leur a posé des problèmes au Vietnam et qui leur en pose aussi en Irak.

Guerre ou terrorisme ? Les deux termes ne sont pas naturellement liés et doivent être conceptuellement distingués. Ainsi les groupes liés, mais pas nés, à Al-Qaïda  sont nés d’une volonté de réponse violente aux enjeux locaux.
Le premier phénomène nouveau, ce sont les guerres internes. Le livre de Jean-Pierre Derriennic intitulé Les guerres civiles, fait le constat qu’il y a une universalisation de la fragmentation du monde avec des guerres civiles qui opposent des concitoyens quand une guerre interétatique oppose des soldats qui ne se connaissent pas, les uns contre les autres. On peut émettre une réserve sur le terme « guerre civile », qui renvoie à un conflit armé entre deux camps opposés qui imposent à toute la population de choisir son camp. En Colombie la guerre civile était réelle puisqu’on avait deux groupes adverses et chaque colombien devait choisir un camp. Dorénavant, les guerres internes opposent deux groupes mais pas toute la population. Les groupes partisans développent souvent une idéologie dans ce combat, une sorte de sociologie simpliste dont le but est de développer un discours pour passer à l’action. Les groupes socio-économiques mènent alors des guerres partisanes. Les guerres identitaires enfin, opposent des groupes auxquels on appartient de naissance dont il est difficile de changer.
Parallèlement, on trouve le développement du phénomène du terrorisme mis en lumière suite au 11 septembre. On peut faire des groupes en fonction des types d’actions perpétrées. Le terrorisme hyperbolique du 11 septembre relève d’une stratégie de guérilla par exemple. Historiquement, les terrorismes reposent sur des stratégies de répression, certains Etats n’ayant pas hésité à faire usage de la Terreur. A coté de ça, on trouve des groupes terroristes non-étatiques qu’ils soient proches des guérillas ou plus proche d’une nébuleuse type Al-Qaïda. Ces groupes expriment de plus en plus souvent dans leur discours politique des fonds religieux. Première caractéristique de ces groupes, l’usage fréquent de la religion, notamment le plan politique et idéologique. Deuxième caractéristique, il y a eu une multiplication exponentielle des amateurs terroristes, ce qui augmente leur nombre, mais diminue leur qualité en terrorisme. Troisième élément, une professionnalisation des terroristes qui s’adaptent plus rapidement mais s’avèrent aussi plus brutaux dans leurs actes. Ultime élément, en contrant l’Etat par le terrorisme, les groupes terroristes sont voués à l’échec dans leurs buts ultimes de faire tomber l’Etat. En revanche, ils parviennent parfois à aboutir à des objectifs de moyens termes. La violence finit pourtant par devenir le seul but de ces groupes.