Géopolitique des ressources 08 - 11 (cours 5)


L'eau comme conflit faussement explosif ?


·         Les conflits de pollution : on a une qualité de l’eau mauvaise qui pénalise des acteurs.
·         Les conflits de distribution relative (partage) : ici l’eau est abondante mais le partage de son usage est problématique et source de tensions.
·         Les conflits de distribution absolue (partage et disponibilité) :

Il n’existe pas véritablement de droit international de l’eau mais uniquement des doctrines peu homogènes. La doctrine Harmon fut élaborée par un juge américain sur le sujet de l’eau du Colorado entre les USA et le Mexique. Selon cette doctrine, il utilise le droit international pour affirmer que chaque État est souverain sur son territoire et donc sur ses ressources naturelles. Or l’eau, à la différence des autres ressources, est mobile. Ignorer cet aspect là, c’est avoir tendance à faire de l’eau un bien appropriable et donc cela favorise les États en amont des fleuves. Ceux qui possèdent la source, ont donc l’avantage. La Turquie mobilise souvent cette doctrine. Cela n’empêche pas que ce maquillage juridique est très fortement contesté et ne sert que les États puissants.
En contrepartie, les États aval se sont organisés et développe la doctrine de l’intégrité territoriale absolue. Cela signifie que le pays en aval estime avoir un droit à conserver un certain débit des fleuves. On fait de l’eau un bien commun, et les États doivent favoriser une répartition équitable de l’eau. C’est sur cette doctrine que repose la politique de l’Egypte.
Une autre doctrine a été développée par Israël dans son conflit avec ses voisins. Pour eux, il y a la doctrine de la première appropriation. Les premiers à être arrivés et à avoir aménager la ressource en eau, donne la propriété.
Aucune de ses doctrines ne fonctionne véritablement et n’est entièrement légitime. Le droit international fait donc en sorte qu’on traite au cas par cas. Lors de la convention de New-York de 1997, il a été défini de voir comment régler les désaccords autour d’une table. Cela marche très bien quand les États s’entendent plutôt bien. Ainsi la Kootenay River qui naissait au Canada, passait aux USA avant de revenir dans le Canada, fut un enjeu entre les deux pays. Les USA voulaient produire de l’hydro-électricité sur cette rivière en dédommageant le Canada des inconvénients de cette exploitation. Mais ce dernier ne le voulait pas. Le Canada proclamait la doctrine Harmon et les USA la doctrine de l’intégrité territoriale. Le conflit fut résolu grâce au bon sens des négociateurs et parce que les deux États ne s’opposaient pas complètement. Sur cette base fragile, des tas de traités furent signés qui ont stabilisés voire éliminés les conflits autour de certaines eaux.

Pour les économistes, la solution n’est pas le droit mais le marché. Il faudrait instaurer une notion qui intègre l’abondance ou la rareté de l’eau dans ses calculs, c’est la notion de l’eau virtuelle. Dans l’idée, on a des cultures qui sont vendues sans prendre en compte le prix de l’eau. Les économistes conseillent alors de faire des cultures où l’eau serait incorporée dans le prix, quitte à faire changer les cultures. Une tonne de céréales vaudrait 1 000 m3 d’eau, un tee-shirt en coton vaudrait 4 100 m3 d’eau, un kilo de bœuf vaudrait 15 500 m3 d’eau, … Si les pays émergents continuent à voir croître leur alimentation carnée, l’enjeu des eaux serait plus important. A défaut d’être parfait, ces calculs permettent de prendre conscience de l’influence de l’eau dans la production.
Grâce à ce système, on peut comparer les consommations en eau en fonction des régimes alimentaires des individus. Avec plus grande échelle, on peut voir les systèmes économiques très consommateurs en eau et ceux qui le sont moins. La tension apparaitra dés l’instant où les ressources en eau s’affaibliraient.

Des solutions pour préserver l’eau existent et en premier lieu, on s’attaque aux pertes en eau dans les systèmes. En réduisant des pertes de l’ordre de 40%, cela revient à doubler ses économies. Malgré tout, le consommateur individuel est marginal puisque c’est l’agriculture qui consomme le plus. Ainsi, Israël est parvenu à faire des économies en retravaillant son irrigation. La gestion de la demande est une solution mais reste limitée.
L’autre solution principale serait de trouver de nouvelles ressources en eau. La première de ses solutions est le dessalement de l’eau de mer. On connaît les techniques mais celles-ci coutent particulièrement chères. Cette solution est donc à la fois trouvable dans les pays en manque d’eau mais qui sont aussi assez riche, le Moyen-Orient.

Puisqu’on a peu de moyens pour résoudre les conflits, l’eau peut-elle devenir un prétexte de guerre ? Les cartes des services stratégiques relèvent quelques points chauds dans le globe : la mer Méditerranée, la frontière américano-mexicaine, l’Inde, … Certains conflits sont provoqués par des pénuries, tandis que d’autres tiennent au partage des eaux.
Pour Frédéric Julien, chercheur canadien, en regardant les grands conflits historiques autour de l’eau, il a constaté que les tensions qui ont dégénérés en conflit autour de l’eau sont toutes provoquées par d’autres circonstances. Selon lui, l’eau n’est qu’un élément de ces conflits et très souvent, c’est un prétexte. Cette tension sur l’eau est instrumentalisée en fonction de la nature des relations entre les États : Mauritanie et Sénégal, Namibie et Angola, …
En revanche, on constate bien une montée des tensions mais à une échelle très locale. Ainsi dans le cas de la Mauritanie et du Sénégal, on a bien eu un épisode tragique entre deux populations : des éleveurs nomades mauritaniens et des agriculteurs sénégalais, le tout sur un tronçon très spécifique du fleuve Sénégal. Occasionnellement, ce genre de conflits peut revenir dans le temps.
Selon les mesures de Julien, on a eu plus de 3 800 actes juridiques relevés depuis l’an 805. Dans 507 cas ce fut conflictuel, mais seuls 37 cas furent des conflits violents (dont 30 au Moyen-Orient)




Le pétrole, la géopolitique, 007 et ses girls.
Photo du générique Le monde ne suffit pas, Michael Apted, 1999.



Géopolitique du pétrole


La particularité du pétrole, à l’inverse d’autres ressources, c’est qu’on entre dans une géopolitique des routes. En effet, le pétrole n’est pas équitablement réparti dans le monde et sa consommation reste importante en de nombreux territoires. C’est donc les lieux de passage qui sont une nouvelle donnée.
Les lieux de production de pétrole sont très concentrés dans le monde et les acteurs sont relativement limités. Si l’on compare les producteurs et les consommateurs, les pétroles classiques sont produits au Moyen-Orient, en Russie, aux USA, … Les consommateurs sont en revanche très différents : Europe, Asie Pacifique et toujours les USA. On en vient donc à conclure que le contrôle des lieux de production est aussi important que la maîtrise des flux de pétrole.
Troisième caractéristique, la malédiction des ressources semble s’appliquer dans les pays producteurs. En effet, on a des conflits entre les élites qui possèdent les productions pétrolières ou on a des recherches continues pour davantage de pétrole.


I.                   Une ressource en voie de raréfaction ou de diversification ?

1.      Les caractéristiques de la ressource

Tout comme l’eau, le pétrole est aujourd’hui une ressource non-substituable, vitale pour le transport terrestre.
Autre caractéristique, cette ressource est très facile à produire, très facile à transporter et très simple à utiliser. Ainsi, Paul Franckle a souligné que le pétrole « est liquide », ce qui en fait une ressource simple à transporter, plus que le gaz ou l’électricité. En termes de valeur, le pétrole est la première composante du commerce mondial international (30% en 2008).
Troisième caractéristique, le pétrole est une économie de rente, donc n’est pas réinvesti dans l’extension de l’appareil de production. Pour l’Arabie Saoudite, la production d’un baril de pétrole coute 5 $ et le revend 75 $, la rente est donc de 70 $.
Enfin ultime caractéristique, les réserves de pétrole sont très mal connues. On a cherché à trouver de nouveaux types de pétrole que dans les années 1970 après le premier choc pétrolier. Les analyses évoluent donc constamment mais dans l’idée, le pic pétrolier est atteint pour le pétrole conventionnel, pour les autres ressources en pétrole (type gaz de schiste), on n’est pas loin de la moitié. Autre incertitude sur cette ressource, l’évolution des techniques d’extraction puisqu’aujourd’hui on n’extrait que 35% des réserves du fait des techniques. Dans les pétroles non-conventionnels, on a les pétroles lourds et extra-lourds (comme au Venezuela dans le bassin de l’Orénoque), les sables bitumeux (comme au Canada) ou les réserves en schiste. Ces ressources sont rentables actuellement du fait de la hausse du prix du baril. Les sables bitumeux mettent le Canada hors de la dépendance pétrolière mais plusieurs enjeux en découlent. D’abord, on a l’enjeu environnemental (vu les techniques utilisées) et en plus il faut beaucoup d’énergie pour extraire ce pétrole. La question de la rentabilité des sables bitumeux est donc toujours questionnée.

2.      Le débat sur les réserves de pétrole

A.     La théorie du « Oil peak »

L’oil peak, c’est la thèse pessimiste ou écologique. Pour eux, il est clair qu’en étudiant la théorie de King Robert, on a eu un pic des découvertes et de l’exploration en pétrole en 1970, le pic de production lui est décalé de 40 ans et explique que vient un moment où la production atteint un pic avant de décliner.

B.     Le plateau de production ; une thèse optimiste

Une théorie plus optimiste estime qu’on arrive bien à un moment où le pétrole est exploité à son maximum, mais que la chute ne sera pas immédiate. On connaît tellement mal les ressources en nouveau pétrole et on veut tellement faire des économies, qu’on va avoir après le pic, un plateau ondulé constamment alimenté par les nouvelles découvertes de pétrole ou de techniques d’exploitation. On aura donc des déséquilibres temporaires qui ne sont pas le signe d’une pénurie mais d’une distorsion des marchés.
D’ailleurs ces mêmes chercheurs montrent que les crises pétrolières qu’on a connues ne furent pas des crises de rareté mais des crises de capacité d’investissement. Ce fut le cas avec la raréfaction du pétrole des USA dans la fin des années 1990. En effet, ceux-ci produisaient autant de brut qu’auparavant mais les entreprises qui raffinaient ce pétrole n’avaient pas assez investi dans ce raffinage.

3.      Trois crises et une transition énergétique

Parmi ces trois crises, une seule relève de l’analyse géopolitique. On a la crise de marché, qui est le fait d’un décalage entre l’offre et la demande. En général, cette crise est relativement courte. On a bien une crise géopolitique qui vient du fait que les pays producteurs sont souvent des pays instables. Dans le cas du Moyen-Orient par exemple, peu de pays s’avèrent véritablement stables. Ainsi, en Russie ou au Nigeria, on a des petites instabilités du fait de situations politiques internes tendues. En Iran, les sanctions internationales empêchent l’usage de ce pétrole. Dernière crise, celle dite de « l’ère du pétrole », une crise à long terme ou le pétrole finirait par ne plus être utilisé mais avec les ressources en schiste, cela reste à vérifier.


II.                Conflits locaux : contrôle des revenus et pouvoir

1.       Conflits frontaliers concernant les revendications de souveraineté sur des territoires mal délimités

Opposant l’Indonésie et la Malaisie, le pétrole dans la mer de Chine du Sud est un enjeu de ce type. En effet, l’Indonésie, Etat insulaire définit d’une certaine manière son territoire. La Malaisie de son coté, Etat dit continental définit autrement son territoire maritime. Dans tous les cas, les deux pays revendique des espaces maritimes avec du pétrole en-dessous.
Entre le Cameroun et le Nigéria, même souci, on trouve une péninsule mal définie, la péninsule de Bakassi, qui donne accès à une nappe de pétrole. Après discussion, la cours de jugement internationale tranche en faveur du Cameroun. Le Nigéria s’en accommodait mais pas les peuplades armées des Ijaws et des Obonis, en froid avec le gouvernement nigérian. Du coup, ceux-ci faisaient régulièrement des incursions sur cette péninsule.
Au Sud-Soudan, après l’indépendance de 2011, les accords frontaliers ont été signés mais en laissant quelques kilomètres en suspens. Depuis, le conflit entre Sud-Soudan et Soudan demeure sur cette question. Le Sud-Soudan possède sur cette zone des infrastructures d’extraction du pétrole mais le Soudan possède les infrastructures de transport.
Idem autour de la Mer Caspienne. D’abord si l’on définit cet espace comme une mer ou un lac, l’accès maritime est différent. Or le pétrole est la principale ressource des pays alentours, et se situe sous la mer caspienne.

2.       Conflits pour la réappropriation des revenus d’une ressource « confisquées » par des intérêts étrangers

Il s’agit de conflits qui cette fois-ci concerne une zone appartenant à un Etat mais qui est chamboulé par les intérêts d’un autre pays. Ainsi en Iran dans les années 1940 – 1950, le gouvernement de Mossadegh a voulu nationaliser les entreprises pétrolières au grand dam des USA et du Royaume-Uni qui ont lancé l’opération Ajax qui a abouti à la chute de ce gouvernement et au renforcement du pouvoir du Shah.
Face à ce risque, plusieurs pays ont décidé de fonder une grande compagnie nationale pour fermer la production du pétrole en amont. Ainsi, la plupart des pays ont un opérateur national qui a le monopole de l’extraction du pétrole. En termes de réserve pétrolière ce sont eux les acteurs les plus lourds. En termes de chiffres d’affaires en revanche, ce sont les entreprises plus connues (BP, Shell, …).
Aujourd’hui, on constate que les entreprises en amont n’ont pas les capacités technologiques pour exploiter leurs ressources, tandis que celles en aval les ont mais ne peuvent agir sur les champs de pétrole. Du coup, assez récemment les entreprises nationales se sont ouvertes pour maximiser leurs productions. Pour Total, il n’y aura aucune ouverture du Mexique à court terme, d’autres pays sont en train de s’ouvrir moyennant des investissements (Arabie Saoudite, Koweït, …), d’autres sont en ouverture complète  mais restent soumis à la conjoncture politique (Iran, Lybie, Irak, …), d’autres pays sont ouverts mais la loi juridique étant instable, elle repousse les investisseurs, enfin les derniers ont annoncé une prochaine ouverture mais on reste dans l’attente (Algérie, Angola, Soudan, …).
Dans le style de négociations pacifiques, on a le cas de la Bolivie d’Evo Morales qui montre bien que si les bénéfices sont certains, les entreprises s’accommodent des charges du pays.

3.       Conflits internes opposant un Etat à un ou plusieurs groupes de population, éventuellement appuyés par des guérillas

Au Nigéria, le pétrole est proche des côtes, lieu où se trouvent les populations locales minoritaires en conflit avec le pouvoir central. Ces peuples déclarent donc que les revenus du pétrole ne les touchent pas puisqu’ils passent entre les mains des compagnies étrangères et du pouvoir central. Or les dégâts environnementaux concernent directement ces populations mais rien n’est fait pour les endiguer. On a donc de nombreuses marées noires provoquées par des sabotages ou des négligences.
Des tentatives politiques ont cherché à obtenir des droits sur cette situation (comme le MOSOP) mais sans succès. Du coup, la théorie développée est de semer le chaos dans cette zone pour faire en sorte que les compagnies ne trouvent plus intéressant de rester ici et s’en aillent. La situation actuelle est semis insurrectionnelle.

Sociologie politique de l'Europe du Sud 06 - 11 (cours 4)


Le bosphore d'Istambul (entre la mer de Marmara et la mer Noire)





Les élites turques et l’étatisation


Puisque dans un État faible les élites ont un pouvoir plus grand sur celui-ci alors on peut regarder de plus près ce qu’il en est avec le cas turc.


I.                   Un État spécifique

Dans le droit international public, on définit un État par la notion de droit successeur. Ainsi la Russie est l’État successeur de l’URSS et la Turquie, l’État successeur de l’Empire Ottoman. En faisant ainsi on récupère certaines prérogatives de l’ancien État ainsi que des désavantages. La Turquie en tant qu’État successeur de l’empire ottoman a aussi récupéré aussi les dettes de l’Empire ottoman.
Cet État est particulier aussi parce qu’il est à un carrefour géographique : balkanique, caucasien, européen et moyen-oriental. C’est tant un avantage qu’un inconvénient puisque si ce lieu est clé, cela ne l’empêche pas d’être soumis à des influences extérieures pour le contrôler. D’ailleurs dans la guerre de libération, il a bien fallut pour les Turcs reprendre leur territoire. Mustafa Kemal Atatürk et son armée ont donc pris le dessus dans cette conquête. La question des frontières est majeure pour ce pays.
C’est un État qui s’est très vite arrimé au bloc occidental alors même qu’il est entouré par le bloc socialiste. La Turquie s’est construite comme un État proche de l’alliance occidentale. Concrètement, la Turquie s’est rapprochée des USA dés 1947, est entré dans l’OTAN lors de sa formation en 1959 et enfin a rejoint l’OCDE par la suite. Le pays est donc bien un pilier de l’alliance occidentale. Historiquement, son allié local et principal est donc devenu Israël.
La Turquie est aussi un pays sécuritaire, centraliste et autoritaire avec pour pilier les trois armées : armée de terre, de mer et de l’air.
C’est aussi spécifique car on est dans un État qui n’est pas juste arrimé aux USA mais dans un sens plus global à l’Occident. Cette occidentalisation fut un revirement assez fort et rapide. L’aspect oriental du pays fut longtemps mis de coté sur plusieurs plans. Sur le plan juridique, la charia est abandonnée pour un code civil proche de celui de la Suisse. Idem pour le code pénal inspiré de l’Italie. Le tout pris place sous des présidences de kémalistes. Plusieurs observateurs parlent d’une vraie révolution en Turquie puisque les modes de vie ont été vraiment révolutionnés (des mesures numériques au mode de mariage en passant par le vote des femmes). Typiquement, la Turquie a modifié son alphabet d’origine perse et arabe pour en faire un alphabet latin. La laïcité a aussi été intégrée. Le système administratif est calqué sur celui de la France avec un découpage en département et en préfecture.

On a donc un État en cours de normalisation même si cela dure depuis la naissance de la Turquie. Mais ce projet occidentaliste est remis en cause depuis quelques temps. On a un arrimage à l’Occident très fort et ancien (de l’OTAN à l’UE). On a donc un État en partie contradictoire entre dynamique de normalisation et influence post-ottomane. Celle-ci s’est révélée depuis 2003 quand un long pouvoir conservateur qui est resté plus de 10 ans à la tête de l’État est renversé. Passe-t-on alors à une ré-ottomanisation qui remettrait en cause la logique d’occidentalisation ?


II.                La stabilisation du régime démocratique turc

Cette stabilisation s’est faite de plusieurs manières. D’abord, on a limité la dynamique révolutionnaire. Les premières élections libres datent de 1950 avec, comme souvent, le succès d’un parti démocrate mais très conservateur. Ce parti est revenu sur la laïcité et d’autres points du programme. En 1960, le coup d’État a lieu pour rétablir la démocratie et le programme révolutionnaire. C’est un coup d’État original car il est révolutionnaire. Le premier ministre Menderes est donc renversé par l’armée, qui le condamne et le pend au nom du fait que le projet révolutionnaire d’Atatürk avait été abandonné par Menderes. La Turquie y a tout de même perdu en prestige suite à cet évènement.
Autre aspect, les coups d’État en Turquie sont nombreux mais ont pu stabiliser le régime sur le long terme : en 1960, en 1971 (gouvernement de droite jugé trop libéral), en 1980 (coup d’État du 12 septembre qui amène la dictature du général Evren) et en 1997 (dit le coup d’État postmoderne, où l’armée intervient mais sans violence). Tous ces coups d’État sont assez différents, mais on constate que cela s’est stabilisé puisqu’en 2007 un coup d’État virtuel a eu lieu cette année-là, sans succès. Et puis ces coups d’États ont aussi été de moins en moins violents.

Qu’en est-il alors de la période islamiste avec l’Adalet ve Kalkinma Partisi (AKP, parti de la justice et du développement) et son premier ministre actuel Recep Tayyip Erdogan ? En décembre 2002, le parti islamiste gagne les élections et la constitution est changée, il accède au pouvoir en mars 2003. Ce n’est pas la première fois qu’un parti islamiste arrive au pouvoir en Turquie. Celui-ci se présente d’ailleurs comme Islamiste démocrate donc sur le principe des Chrétiens démocrates. Erdogan est alors très loin de vouloir rétablir la charia. Cet islamisme modéré est proche du développement  capitaliste classique est apparu comme un régime combinant développement et islamiste. D’ailleurs, Erdogan est au pouvoir depuis maintenant 10 ans et a inspiré plusieurs partis politiques dans d’autres pays arabes.
Durant ces 10 ans, Erdogan a fait du pays une grande puissance économique en développant ses exportations. De grands projets sont en construction : le métro sous le détroit du bosphore, un second bosphore au Nord d’Istanbul, un grand aéroport international ou encore le GAP.
Autre constat de sa politique, la réorientalisation et l’aspect conservateur de sa politique. Ainsi la laïcité est remise en cause avec le retour du voile dans els universités et le Parlement. Ainsi, on tend à dire que, par incrément, l’AKP et Erdogan réoriente une politique conservatrice et anatolienne.

Au final, on retient de son bilan, un néo-ottomanisme qui sert de boussole à ce gouvernement, un véritable leadership, un retour de l’Islam dans l’État comme symbole de vie d’un mode de vie plus conservateur. En revanche, la politique est contestée sur le plan démocratique puisque plusieurs spécialistes estiment qu’Erdogan a réprimé fortement les manifestations de contestations (Gezi Park) et tenté d’éliminer ses adversaires principaux notamment dans l’armée. On constate donc des oppositions à la politique menée par Erdogan sans que la dimension autoritaire de la démocratie en soit plus effacée.


III.             Les défis actuels de la Turquie

Plusieurs questions internes demeurent au sein du régime.
(Histoire de la Turquie contemporaine, coll. Repères, Bozarslan)

La civilianisation du régime est-elle totale ? Certes le régime islamiste a affaibli l’armée, mais après tout, rien n’empêche celle-ci de revenir au premier plan lors d’un potentiel coup d’État.
Un enjeu tourne aussi autour du développement entre l’Ouest et l’Est du pays. Ainsi le cas kurde a été plus ou moins réglé par Erdogan (possibilité de faire du kurde une seconde langue, quelques émissions en kurde, …) mais rien de concret pour aider la région.
La question de l’islamisme est aussi en jeu. Si Erdogan est réélu en 2015, va-t-il renforcer l’islamisme ou ce qui séduit c’est le compromis entre religion et laïcité ?
Le régime se stabilise-t-il sous le coup de l’islamisme ou bien le long règne de ce parti cache-t-il autre chose ? Après tout, l’alternance en Turquie est bloquée depuis 30 ans. On a donc quand même toujours le doute sur la dimension autoritaire en dépit de l’affirmation de l’AKP comme quoi ce parti serait modéré.




En questions externes, plus géopolitiques que les précédentes, on en trouve plusieurs.
Tout d’abord, l’inévitable problème de l’entrée de la Turquie dans l’Union Européenne. Les négociations d’adhésion entre la Turquie et l’UE ont repris mais des deux bords on freine des deux pieds.
Autre souci, la question chypriote qui demeure elle aussi en suspend. On a pourtant une crise géopolitique qui dure depuis 50 ans et qui est un enjeu d’u point de vue de la Méditerranée et aussi de l’UE. La Turquie contrôle donc 30% du territoire chypriote et appelle ça la République Turque de Chypre Nord. Or la Turquie est le seul pays qui reconnaît l’existence de cet État. Isolée sur la question, la Turquie maintient pourtant sa position.
Autre sujet délicat, le génocide arménien de 1915. On considère qu’il y a eu jusqu’à 1,5 millions de morts. Or là encore, cela renforce l’aspect autoritaire du pays qui refuse de reconnaître son implication dans cet évènement. Bien sur, cela pose la question de ce qui se passe avec une reconnaissance de ce génocide. Avec l’Arménie (le pays), la frontière est fermée, les Arméniens turcs sont venus s’implanter en Europe de l’Ouest, … Cela concerne donc l’image diplomatique de la Turquie qui est fragilisée par son négationnisme d’État.
Le Moyen-Orient est un autre enjeu de la Turquie. Elle s’insère dans l’espace du Moyen-Orient et en particulier avec des frontières communes avec la Syrie, l’Irak et l’Iran. C’est toujours assez tendu dans leurs rapports avec ses voisins et la guerre a menacé à plusieurs reprises avec la Syrie ou l’Irak. Mais de nombreux enjeux posent problème. L’Iran en opposition sur le sujet du nucléaire avec l’Occident, l’afflux de réfugiés venus d’Irak puis de Syrie et des zones kurdes. Les frontières locales sont plus problématiques pour la Turquie qu’un véritable avantage.
Le dossier énergétique est aussi un problème local. Peu pourvu en ressources naturelles connues, la Turquie, très dépendante du gaz russe tente autant que possible de s’en dissocier. La Turquie développe alors des liens divers avec ses partenaires. La question du projet hydraulique GAP est aussi un souci majeur.
Enfin, la Turquie a des soucis assez importants avec ses voisins. L’ennemi héréditaire local est la Grèce, le partage entre les deux pays sur la possession des îles en mer Méditerranée reste tendu. A cela s’ajoute les flux de migrants qui passent de la Turquie à l’Europe. Concernant la Bulgarie qui a aussi une frontière avec la Turquie, les relations sont stables mais pas chaleureuses. Idem avec la Géorgie. Avec l’Arménie, c’est pire, la frontière est fermée entre les deux pays depuis 1993, la question du génocide arménien pèse sur les relations, ainsi que les camps choisis par les deux pays dans les guerres du Caucase. L’Azerbaïdjan est le seul voisin local allié avec la Turquie. Pour l’Iran, les rapports sont assez faibles, c’est principalement lié à la position iranienne sur le plan international et sur la question kurde. L’Irak comme État déstabilisé depuis 2003 est dominé par les Chiites, sauf dans le nord de l’Irak mal maîtrisé qui est plus dirigé par les kurdes sunnites et les leaders du PKK qui mènent des actions contre la Turquie. Enfin la Syrie a été approchée sérieusement depuis 2001 par la Turquie. Malheureusement avec les conflits actuels, la Turquie est empêtrée dans une situation où, après avoir soutenus les rebelles laïcs, ceux-ci ayant été partiellement infiltrés par des djihadistes, la Turquie s’est encore retirée. Pourtant, la crise syrienne a révélé que la Turquie n’est pas encore une puissance régionale puisqu’elle a faillit entrer dans le conflit, a connu des attentats syriens sur son territoire et ne parvient pas à calmer le jeu.